C’était au lendemain du débat. Dans mon traditionnel débrief matinal des grands problèmes du monde au café du commerce, j’écoutais et regardais les mines dépitées des adorateurs du King, locataire du château pour quelques jours encore. « Hollande l’a tué » disait l’un, « Non, Sarko s’est tué tout seul » disait l’autre. Tous les deux se regardaient sans se voir. Ils étaient côte à côte, accoudés au comptoir comme si le poids du monde reposait sur leurs épaules.
Un temps de silence s’écoulait à regarder le vide. Ils remuaient lentement, avec la traditionnelle cuillère en inox, le café chaud des matins brumeux. Ils n’arrivaient pas à y croire, ils ne voulaient pas y croire. Le King n’avait pas convaincu. Ils le savaient. Le rideau est tombé, le spectacle est terminé.
Assis dans l’angle mort du café, l’air de ne pas les voir mais en regardant quand même, je les zyeutais de ma chaise en tournant les pages de mon canard. De temps en temps, nos deux compères essayaient bien de balancer quelques piques pour pilonner le candidat François Hollande. Ils parlaient fort en fustigeant les sondages, toujours dans le mensonge, et que les vrais gens ne sont pas écoutés. Mais rien, les voisins de comptoir ne réagissaient plus. Les vrais, et faux, travailleurs du matin lançaient juste quelques sourires comme si c’était déjà le passé. Comme si nous avions changé d’époque. Comme si… mais en fait non. Peut-être parmi les clients du bar, certains y avaient cru au King. Aujourd’hui, ils sont silencieux. La page est tournée.
Voyant que personne ne répondait à leurs sollicitations, nos deux compères reprenaient la gorgée silencieuse du café devenu froid.
Dans le miroir, je les regardais se morfondre. C’est dur d’avoir été. Je les voyais remuer leur café sans conviction. Boire avec réflexe les dernières goutes de marc de café pour comprendre si l’avenir serait plus éclairé.
J’ai plié mon canard et me suis levé. J’ai été les voir. J’avais envie de les serrer dans mes bras. Je n’aime pas les gens tristes, cela me fait de la peine. Au plus grand, moi qui ne suis pas immense, je lui ai tapé sur l’épaule. « Viens, je t’emmène faire un tour de Simca 1000, ça te fera du bien. Je connais un super coin en Normandie. L’air du large, ca enlève la brume dans les yeux ». Il m’a souri comme si on se connaissait depuis la maternelle.
J’ai dit à Fred, le barman, que je réglais pour ces messieurs, qu’ils étaient mes amis, qu’ils avaient besoin de vacances et qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète s’il ne les voyait plus pendant quelques jours.
On est monté tous les 3 dans ma Simca 1000 que je sors uniquement pour les grandes occasions. Elle est de 75, j’y tiens.
En roulant sous la pluie battante, nous apercevons sous le pont de l’A86, une photo du King, celle où il regarde l’horizon avec la mer derrière. Mon assistant pilote, assis à la place du mort, me dit « si on allait là-bas, dans la direction que nous montre le King ».
Il voulait voir la mer. « Là-bas, c’est bien pour le moral. Il y en a même qui disent que les coquillages qui parlent aux étoiles ». Je lui ai dit oui.
Nicolas GEORGES


Alors, ça , j’adore !!! Belle plume et fine scénarisation …Je ne te savais pas tant de talent, camarade !! Bravo et merci pour ce moment de poésie caustique si bien enlevée !!!